Un chat à la fenêtre : Leïla

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Leïla

La seule constante de Leïla, c’était l’urgence de vivre. La vitesse allait de pair avec l’intensité : il fallait qu’elle vive tout de suite et férocement.

Pour ce soir, elle aurait les bras aimants de Mina et la suavité de leurs étreintes. Elle n’en demandait pas davantage. Pour qui passe son temps dans les tourbillons, une amitié amoureuse représente une halte indispensable.

Les équilibristes savent l’importance du repos. Aucun oiseau ne vole indéfiniment. Il faut bien se poser de temps à autre.

Sinon, comment s’envoler ?

La nostalgie des steppes

Son père vivait sur le boulevard Christoprudny, juste à côté de l’étang. Leïla, qui avait pris très vite le chemin de l’école buissonnière, s’y promenait plusieurs heures par jour. Tilleuls et châtaigniers se reflétaient dans l’eau miroir, quelques branches alanguies en effleuraient la surface sans la troubler. Elle se perdait dans ce paysage féerique, fascinée comme une Ophélia. Parfois elle croisait son géniteur, qui passait d’un air pressé sans reconnaître la fille qu’il n’avait jamais voulu voir. Il arrivait aussi qu’elle le vît en charmante compagnie, des espèces de courtisanes apprêtées qui gloussaient au moindre mot. Elle imaginait sa mère au bras du géniteur, ricanant à tout va. Inconcevable.

[…]

Frunzenskaya était son lieu de repos favori quand elle avait envie de prendre le vert. Elle s’adossait à un cerisier et se laissait bercer par le bruit du vent dans les feuilles. Au printemps, les arbres se couvraient de fleurs, et le Japon transparaissait dans les parcs du quartier moscovite. Elle parcourait ainsi tout Moscou, à pied ou en métro, de huit heures le matin jusqu’à ce que la nuit tombe. La mère se désolait de cette enfant sauvage qui se fondait dans la foule et disparaissait des journées entières, comme un chat de gouttière.

[…]

À la place, elle reprit Gontcharov. Elle connaissait ses classiques russes sur le bout des doigts. Elle les lisait et les relisait jusqu’à plus soif. Oblomov était à l’inverse d’elle, mélancolique, plaintif, apathique. Le besoin de Leïla d’être en mouvement contrastait avec sa fascination pour la langueur russe, sorte d’engourdissement qui fige ses victimes sur un divan mou, dans un fatalisme atonique. Quand elle en avait assez du papier et des pleurnichements d’Ilya Illitch Oblomov, elle regardait Anna de Nikita Mikhlakov.

Elle s’endormit sur la voix chantante du réalisateur. Le chat vint roucouler dans son bras et la piétiner d’un air satisfait. Lui aussi aimait le russe, songea Leïla. Le braillement habituel d’Alan retentit dans la rue des Tanneurs et le chat bondit du canapé dans un miaulement sec.

« Décidément, je ne sais pas ce que tu lui trouves, à ce vieux fou », lança-t-elle au chat.

Était-il vraiment fou ? Ou seulement malin ?

Ou bien était-il une de ces métaphores de contes qui, dans leurs démences, possèdent de précieuses vérités ? C’était peut-être un sage, caché sous les traits d’un vieux matou de rue. Alan était très moujik, dans ses loques et ses lamentations.

Anna avait repris la parole. Leïla monta le son et alluma une cigarette.

Elle ne restait jamais une journée entière sans lire ou entendre sa langue d’origine. Clandestinement. Personne ne savait. Pas même Mina. Pour tous, elle était du Sud-Ouest. Pour elle seule, elle restait attachée aux terres moscovites. Chaque jour un peu plus, elle densifiait sa nostalgie de la Russie.

Et son regret des steppes de Baraba, paysage et vie fantasmés qu’elle ne connaîtrait jamais.


©Loli Artésia, (…) Un chat à la fenêtre, 2017

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