Un chat à la fenêtre : Mariette

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Mariette

 

Mariette n’avait pas d’amis. Ceux qui venaient parfois à la maison n’étaient que les amis de son mari. Ils l’appréciaient par courtoisie, mais aucun d’eux ne se souciait vraiment d’elle. Elle n’avait jamais envisagé se confier à eux et quand elle se sentait d’humeur à éteindre les phares, elle ne savait qui appeler. Parfois, en désespoir de cause, elle téléphonait à ses parents. Des parents déjà bien âgés dont la monotonie du quotidien rivalisait largement avec celle de leur fille. Ils n’habitaient qu’à quelques kilomètres de Bazas, mais il était rare que Mariette les reçoive chez elle. La communication était brouillée depuis qu’elle avait épousé Serge. « Un dessinateur ! » avait vociféré le père ; « un artiste ! » avait sifflé avec mépris la mère. Depuis, parents et fille conversaient de loin comme des étrangers. Ils échangeaient quelques mots sans consistance, des mots vides qui pouvaient s’étirer sur dix minutes ou sur une heure, selon le jour, et elle constatait en raccrochant que son humeur s’était encore détériorée. Elle aimait bien ses parents malgré leur caractère buté mais, peut-être du fait de leur âge avancé, la conversation était souvent à sens unique. La plupart du temps, ils n’avaient strictement rien à raconter. Mariette était époustouflée par cette capacité qu’ils avaient à transformer le rien en un flot de paroles. C’était du rien ressassé, du rien sublimé, du rien qui donnait une consistance aux parents et une inutilité à Mariette.
« Et toi ? » demandaient-ils inlassablement.
Et elle, rien. Nada, que dalle. Elle prenait le rien pour ce qu’il était, elle ne savait pas en faire autre chose.

L’odeur des savons

 

Le café coulait dans la cuisine. Mariette s’habilla et mit un peu de musique. William Sheller, Symphoman. Les notes coulaient à flots dans le salon, elle aurait presque pu les accrocher du bout des doigts. Plink, une note qui éclate. Un bémol sous ses pieds. Elle tourna, bras tendus, autour du canapé.

« On le trouve un peu bizarre, mais Symphoman est né d’un rêve oublié là… », fredonnait l’ampli.

La terre n’était pas assez meuble pour laisser passer tous les silences, les notes restaient suspendues au plafond, comme les poussières attirées par le rayon de lumière.

Tout à l’heure, Serge rentrerait. Tout à l’heure… Pas maintenant. Pour l’instant, il y avait elle, le chat et la musique.

Il y avait des ombres sur le mur.

Des voix qui cascadaient à son oreille.

Le chat miaula.

Miaou ?

Mariette le prit dans ses bras et le fit tourner avec elle. Elle leva les yeux vers la fenêtre. Le gris du ciel était tellement lumineux.

Une nouvelle fois, sa bibliothèque lui tira un sourire ; les 1 496 ouvrages formaient une symphonie abracadabrante de nuances et de tonalités.

« …qui pétille à mon oreille, tout comme les bulles d’un verre de Mozart-soda… »

Pour Mariette, il était évident que chaque lettre avait une couleur, une résonnance, une texture. Le A était orange et luisant ; le E bleu et pelucheux ; le I fuchsia et pointu ; le O était marron et âcre. À n’en pas douter, Rimbaud et Mariette n’avaient pas la même conception des formes et des couleurs.

Elle resta longtemps indécise sur la couleur du U, qui semblait changer de teinte sans arrêt. Il lui apparut finalement que le U était magenta. C’était une drôle de lettre qui quand elle y pensait provoquait sur la langue de Mariette un goût de sucre et de citron.

Les sons ont des couleurs, les couleurs ont des odeurs, les lettres ont des nuances et les chiffres des saveurs. C’était une telle évidence. Elle ne comprenait pas à quel point ces associations de sens étaient insensées pour les autres. Serge n’y entendait rien. Une fois, c’était il y a longtemps, au tout début de leur mariage, elle avait regardé le réveil-matin et lui avait dit : « Regarde, le 8 est vert. C’est joli, non ? » Il l’avait regardée, interloqué. Mariette avait rougi de colère : Serge faisait donc exprès de ne pas voir les couleurs des chiffres ! Elle n’en avait plus parlé. Depuis, Serge s’était habitué aux bizarreries de sa femme.


©Loli Artésia, (…) Un chat à la fenêtre, 2017

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