Peggy dans les phares, Marie-Eve Lacasse

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Genre : littérature contemporaine

Editions : Flammarion

Paru en : 2017

Nombre de pages : 256

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Mon avis

 

Résumé : « Depuis que je te connais je vis avec l’inquiétude de te perdre. Pour la drogue, des hommes fantasques, des femmes bouleversantes qui t’emmènent ailleurs, là où je n’ai pas accès. Il y a les rivages poétiques qui ne m’ont jamais enchantée, les bals somptueux où je n’ai pas mes entrées, la rivalité vénéneuse d’un papier imbibé sous la langue et la complicité des piqûres que je n ai jamais voulu partager. Je suis toujours arrivée à me frayer un chemin jusqu’à toi, conservant comme je le peux une dignité impériale.» Mannequin, styliste, journaliste de mode, mariée à un grand résistant puis à Claude Brasseur, Peggy Roche a aussi été pendant vingt ans la compagne discrète de Françoise Sagan. Peggy dans les phares est le roman de cette passion dévorante traversée des plus grandes figures de la vie littéraire et artistique de l’époque.

Peggy dans les phares est l’histoire sublime d’un amour caché et préservé. C’est l’histoire d’une femme qui a vécu dans l’ombre d’un personnage extravaguant, d’un « charmant petit monstre », plus monstre que charmant.

D’abord, il y a Peggy Roche, grand amour de Françoise Sagan, que toutes les biographies évoquent, sans jamais dévoiler complètement. Marie-Eve Lacasse réussit le tour de force de lui donner enfin vie, physiquement, psychiquement, tout en la sublimant d’ombres. Car enfin, c’est cela Peggy Roche, une femme de l’ombre, qui vit cachée dans celle qu’elle adore, dévouée, toujours présente et effacée. Elle est mannequin, styliste, journaliste de mode, épouse d’un résistant puis de Claude Brasseur, « guerriers qui n’aiment pas la guerre ». Elle est de celles qui « vivent grâce à leur corps sans avoir à proprement parler de corps ». Le corps « contenu et surveillé » a son importance : il laisse pressentir les années à venir avec Sagan. Qu’est-allée chercher Peggy dans les bras de l’auteure ? Il y a dans cet amour une forme d’abnégation, de sacrifice de soi. Peggy est présente quand Sagan le veut, elle s’efface quand elle dérange, réapparaît au gré des désirs d’une écrivaine fantasque.

Sagan se révèle sous la plume de Marie-Eve Lacasse dans ses ombres les plus pénétrantes. Il y a dans son fonctionnement social une emprise sur l’autre. Elle demande à grands cris à être aimée, intensément, souvent, par de multiples personnes. Elle vit sous les regards des autres, emprisonnée dans un personnage, et cherche ces regards. Il y a dans sa relation à l’autre une volonté de rendre la femme aimée objet dépendant, incapable d’être hors de Sagan. La liaison avec Eugénie est instructive. Eugénie, de prime abord, est une journaliste au caractère affirmé dont le but initial est une interview de la romancière. Celle-ci décrète qu’Eugénie lui plaît, qu’elle l’aura comme amante. Ses épaules se redressent dans un geste de prédation toute masculine. La question du consentement ne se pose pas. Si Sagan décide que, cela doit être. Sagan ne demande pas, elle exige. Sa volonté brise celle de l’autre. La voilà qui entraîne Eugénie dans son lit, qui l’installe chez elle, qui l’habille de ses propres vêtements. Voilà Eugénie refaçonnée, devenue amante de Sagan et inexistante hors de celle-ci. Sagan pastellise qui elle aime.

Un personnage ambivalent, qui se perd en elle-même et descend au plus profond, grattant pour aller toujours plus bas. La drogue, très présente, disloque Sagan. Elle se dessine « obscura sub sola nocte », trop entourée, abrutie de la vie des autres, oisive et ennuyée, tantôt riche et tantôt désargentée, sans que cela la gêne véritablement. Car pour Sagan, l’important est que chaque élément de son existence soit une intrigue permanente. Le romanesque prend le pas sur la réalité.

Il y a aussi ce monde d’artistes décadents qui renaît sous la plume de Marie-Eve Lacasse. Un monde futile et inconséquent, dans lequel on boit trop, on fume du matin au soir, on se marie sur un coup de tête, on divorce sans y penser, on fait la fête pour se désennuyer dans les paillettes, on prend des amantes avec désinvolture et passion. Les femmes ont la part belle, les relations entre hommes et femmes (Peggy comme Sagan) se révèlent plus tristes, froides, fruits d’un hasard plus que d’une volonté.

Plusieurs époques se télescopent au cours du récit, sans que cela gêne la fluidité de celui-ci. 1947, 1954, 1964, 1985… Le lecteur se trouve devant deux types de chapitres : ceux à la première personne, dont le narrateur est Peggy, et ceux à la troisième personne, dans un style presque journalistique. Les premiers se font dans un langage doux et imagé, vaguement mélancolique et Peggy narratrice tutoie Sagan, elle qui ne le faisait pas de son vivant ; les seconds s’écrivent de manière plus factuelle, plus distanciée, dans une écriture simple et nette.

Ce roman est-il exact dans sa retranscription de la relation Roche/Sagan ? J’ose le croire, au vu des recherches méthodiques de Marie-Eve Lacasse pour construire Peggy Roche. Bien sûr, il y a une part d’imaginé, de fictif.

Ce n’est pas très important, en vérité. L’essentiel est que Peggy dans les phares, entre roman et enquête, est un livre magnifique et douloureux, amer, acide côté Sagan, tristement doux côté Roche.

Et surtout, il est l’occasion de mieux connaître cette femme sublime !

Lisez Marie-Eve Lacasse, incarnez Peggy dans les phares. Et, pour contrebalancer, relisez Bonjour tristesse…

2 commentaires sur “Peggy dans les phares, Marie-Eve Lacasse

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