La criminalité féminine à Bordeaux dans la seconde moitié du XVIIIe siècle

C’est sur ce sujet passionnant que j’ai fait mon mémoire de master 1, mémoire qui à ce jour reste inachevé (pour l’instant en tout cas).
Afin de ne pas le laisser tomber en poussière, je vous en livre quelques parties, condensées pour la plupart, dans le souci de vous épargner un certain nombre de détails fastidieux.
[Image d’illustration : Tableau d’Artemisia Gentileschi, Judith et Holopherne]

« Voici les dissidences des femmes du peuple, leurs chemins de traverse, voire leurs rébellions. Pour elles, s’échapper c’est, la plupart du temps, accéder à la marginalité, tomber en criminalité. »(1)

Délinquance et marginalité sont-elles des composantes de l’émancipation de la femme ? C’est du moins le constat qu’en fait Arlette Farge, en précisant que ces choix de vie ne sont pas nécessairement librement consentis. La criminalité féminine pose ainsi la question fondamentale de la place de la femme dans la société d’Ancien Régime, et dans quelle mesure elle est actrice de sa vie, quitte à se marginaliser aux yeux de ses pairs. Voleuses, meurtrières, prostituées sont autant de portraits féminins propres à entériner le discours qui fait des femmes « une erreur de la nature, un corps de mensonge »(2), « le principe du péché »(3).

L’image sombre dépeinte à leur endroit laisserait attendre des femmes une forte participation à la criminalité. Pourtant, les sources judiciaires présentent une réalité toute autre : inculpées dans seulement 10 à 20 % des affaires criminelles, elles apparaissent plus souvent dans le rôle de suppliantes, victimes d’agression, de calomnies ou de séduction. Des archives judiciaires, elles émergent en demi-teintes, querelleuses ou tourmentées, meurtrières acculées par la misère ou voleuses aguerries. Leur relation au crime et à la violence semble ambiguë à la lecture de leurs plaintes ou de leurs interrogatoires : promptes à condamner la violence d’autrui, elles n’en sont pour autant pas exemptes. Elles sont en tout cas révélatrices de l’évolution des mentalités au XVIIIe siècle, par le regard porté sur la criminalité ainsi que sur elles-mêmes. Bien que cela représente une infime partie de la population, l’étude de la criminalité permet de mieux envisager l’évolution des mentalités et la relation des individus d’une époque et d’un lieu donné à la violence, celle des autres autant que la leur.

Le XVIIIe siècle est souvent présenté comme cette période de mutation du crime au cours de laquelle les atteintes aux personnes diminuent et laissent place à de plus fréquentes atteintes aux biens : vols, fraudes, escroqueries. Les atteintes aux mœurs sont moins nombreuses dans les sources judiciaires, ainsi que les atteintes directes au Roi et à ses représentants, qui deviennent l’exception. La violence homicide est également plus rare, et les sources judiciaires révèlent que « depuis 1750 environ, l’homicidité décline de manière lente et globalement continue partout en Europe »(4). C’est du moins la leçon donnée par les sources judiciaires qui ne sont pas forcément révélatrices de l’évolution de la criminalité, mais bien de celle de la répression de la criminalité, de l’activité judiciaire et non de l’activité criminelle.

Quant aux affaires criminelles bordelaises, elles suivent le même schéma : peu d’atteintes directes à la vie, une violence brute en déclin face à la prédominance des vols. D’ailleurs ces vols se font de plus en plus organisés, par des groupes de voleurs souvent récidivistes – professionnels, pourrait-on dire. Pour autant, les petits larcins demeurent nombreux, alimentés par la misère économique et sociale, toujours présente dans certains foyers quels que soient l’époque et le lieu, et l’un des crimes majeurs demeure bien celui du vol domestique.

L’avantage de Bordeaux pour le chercheur tient en la prééminence de la justice locale, la Cour des Jurats. Tandis que dans de nombreuses villes de province, les justices locales perdent de leur pouvoir au profit des officiers royaux, les Jurats bordelais gardent quant à eux le monopole presque exclusif des affaires criminelles jusqu’en 1790. Certes, il leur faut composer avec les sauvetés, la Sauvetat Saint-André et la Sauvetat Saint-Seurin ; de même leur est ôtée la haute justice sur la banlieue en 1785. Néanmoins, la Cour des Jurats demeure prédominante jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. D’une part sa compétence ratione personnae ne connaît pas de limites : militaires, officiers royaux et nobles n’échappent pas à sa juridiction, droit qui est réaffirmé en mai 1716 par lettres patentes. D’autre part, sa compétence ratione materiae est tout aussi vaste, la justice civile seule lui ayant été enlevée par l’Ordonnance de Moulins en 1566. La suprématie des Jurats présente l’avantage non négligeable de concentrer les sources judiciaires ; peu d’affaires criminelles échappent alors à la justice bordelaise, les sources ne sont donc pas ou peu éparpillées et gardent dans la forme autant que sur l’activité criminelle une certaine cohérence.

L’organisation judiciaire de Bordeaux n’est pas le seul facteur notable dans l’évolution de la criminalité bordelaise ; l’économie florissante de la ville et sa situation démographique ont une influence tout aussi importante sur la délinquance. Il faut dire que Bordeaux au XVIIIe siècle connaît une prospérité des plus remarquables. Son essor économique, dû à une spécialisation dans la production viticole et le négoce, font de la ville un des plus grands ports du royaume. En outre, les travaux d’urbanisme voulus au XVIIIe siècle par trois grands intendants – Claude Boucher, Louis Urbain Aubert de Tourny et Nicolas Dupré de Saint-Maur – transforment la cité médiévale, aux rues étroites et ceinte de remparts, en une ville plus aérée où les échanges se trouvent facilités. Ces travaux sont d’autant plus importants que le commerce portuaire florissant de Bordeaux a engendré une forte immigration. Pour la part, il s’agit d’hommes jeunes, originaires des campagnes avoisinantes et venant chercher à la ville du travail. Mais une part de cette immigration était également étrangère. Quoiqu’il en soit, la population de Bordeaux fait plus que doubler entre 1700 et 1790, passant de 45 000 à 110 000 habitants. Sur le plan démographique, la cité bordelaise devient ainsi la troisième ville du royaume la plus peuplée. D’ailleurs, l’immigration est un facteur important dans l’évolution de la criminalité bordelaise (5).

Quant à la femme criminelle, elle n’est pas là où l’attendent les discours qui font d’elle un être faible et vénal, porté à l’excès et à l’alanguissement. Certes, certains crimes traditionnellement attribués aux femmes – infanticides, adultères, débauche – viennent conforter les misogynies de l’époque, mais ils sont en fait l’exception dans les archives judiciaires, et les femmes se retrouvent plus souvent au banc des accusés pour des querelles de voisinage que pour des affaires de meurtre. Quant aux atteintes aux biens, elles y participent, mais soit de leur propre initiative dans le cas de petits larcins, soit comme complices. En tous les cas, elles sont rarement, pour ne pas dire jamais, à la tête d’une bande organisée et, quand elles en font partie, c’est davantage pour servir de receleuses et écouler la marchandise volée.

Toutefois la faible participation des femmes aux crimes ne les exempte pas de toute violence et, si elles tendent à être considérées par la justice comme moins responsables que les hommes, il serait particulièrement erroné de les voir uniquement comme « des femmes mariées qui défendent soit leurs enfants, leur honneur, leur réputation ou celle de leur mari »(6). Il est vrai qu’une part de la criminalité féminine est en fait un entérinement du schéma social traditionnel que défendent, parfois véhémentement, des femmes dont on a sali la respectabilité. Nonobstant, le crime féminin peut tout autant être perçu, à la manière d’Arlette Farge, comme une forme d’émancipation, de refus de leur condition naturelle et du schéma qui leur est imposé.

La délinquance est-elle un marqueur de l’affirmation de ces femmes, ou bien vient-elle au contraire appuyer l’idée qui place la femme comme responsable tant de sa réputation que de celle de son époux et de sa famille ? Responsable sur la question de l’honneur, mais vulnérable de par sa condition naturelle, quelle est vraiment la relation qu’entretient la femme du XVIIIe siècle avec le crime et la violence ? C’est à cette question qu’il faut répondre, non seulement en étudiant la nature des délits commis par les femmes et dans quelle mesure elles participent à la criminalité ; mais aussi et avant tout en tentant de comprendre les ressorts de cette délinquance, les facteurs sociaux, familiaux ou économiques qui l’ont fait naître, les schémas moraux qui en découlent, la perception qu’ont ces femmes de la violence des autres et de leur propre violence, et les conséquences de l’acte criminel dans le quotidien de ces femmes, sur le plan judiciaire comme dans les relations sociales qu’elles entretiennent.


(6) – CUILHE F.

(5) – POUSSOU J.-P., Bordeaux et le Sud-Ouest au XVIIIe siècle : croissance économique et attraction urbaine, Paris, Editions de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, 1983.

(4) – GARNOT B. (dir.), Ordre moral et délinquance de l’Antiquité au XXe siècle, Actes du colloque de Dijon, 7 et 8 octobre 1993, Dijon, E.U.D., 1994, ROUSSEAUX X., « Ordre moral, justices et violence : l’homicide dans les sociétés européennes. XIIIe-XVIIIe siècle », p. 65.

(3) – DROUET DE MAUPERTUIS J.-B., Le commerce dangereux entre les deux sexes, traité moral et historique, Bruxelles, 1715, p. 75.

(2) – BARBANTANNE A. (de), Le discours sur les femmes, Paris, 1754, p. 46.

(1) FARGE A., ZEMON-DAVIS N. (dir.), Histoire des femmes en Occident III, XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Perrin, 2002, p. 18.

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